
C’est du Bordeaux ce disque. Enroulé dans un paréo mais du Bordeaux quand même. Un peu comme si elle nous avait écrit sur du papier qui ne pèse rien, sur ces feuilles qui prennent l’avion et qu’elle avait mis des timbres d’ici, des Marianne, des Reine d’Angleterre qui n’étaient pas du Brésil. Elle s’est trompée en mieux. Un Billie Jean très calmé de Caetano Veloso. Un Elli Medeiros dit dans la rue. Tellement Nouvelle Vague, que s’empêcher de penser à un Godard est un travail. On est rue Campagne Première. Il y a Belmondo. Jean Seberg parle le portugais. On a envie de voir ça. On a envie de trouver ce "Chega de Saudade" pas "dégueulasse" du tout. On a envie. Et ce chanteur, cet E. Donzella qui serait français mais qui s’oblige à être anglais pendant quatre minutes dix-sept.("Just an Illusion"). Béatrice Ardisson a fait le disque de toute une vie. Le disque qu’aurait réussi une expatriée. "If you leave me now", "The boy from Ipanema". Les Ratpacks ont leur smoking. En bas, ils sont en tongs. Et puis Rio n’est pas comme sur la photographie. C’est important que Rio ne soit pas comme sur la photographie. Rio est plus couvrant que d’habitude. Béatrice Ardisson voulait que le vol dure le disque. Elle voulait voyager sans bouger. Elle a toujours fait ça. Toujours été une hôtesse de l’air d’une compagnie où les filles mettaient des jupes cousues sur elle. Toujours été une Françoise Dorléac qui conduirait prudemment. Béatrice, dans "La Peau Douce". Béatrice en héroïne. Elle s’habille en héroïne, elle parle en héroïne. Sagan brune, va. Quand Truffaut vivait, voyager c’était partir. Avec Béatrice, on s’en va encore mais quand on bouge, c’est pour danser. Une petite valise, son disque et on bivouaque à la Kérouac. Sur la route encore. "Hit the road Jack". Il est sensationnel le"Hit the road Jack" de Béatrice. (Mo’Horizons.) No more, no more, no more, ou je continue encore ? Constance Chaillet
"Elle n’est pas sans rappeler le personnage de Scarlett O’Hara et a la fine beauté d’Audrey Hepburn. Elle habite à la campagne avec ses enfants, ses parents, ses chiens, ses chats et ses chevaux. Elle est venue là, envers et contre tout, parce qu’elle voulait éduquer ses enfants dans la nature et dans le calme. Tout était à refaire, à construire. La nuit, le jardin était obscur. Son époux, restant à Paris pendant la semaine, lui avait proposé de lui acheter des dobermans pour garder la maison. Mais elle a préféré des oies.
Elle dit que ce sont deux années, de quatorze à seize ans, passées au pensionnat de la Légion d’Honneur qui lui ont forgé le caractère. Piano, sport, études. À moins qu’elle n’ait hérité, de cette ancêtre argentine dont le portrait est au grenier et de ce grand-père militaire, cette force si particulière dont on ne voit que le velours.
Elle dit qu’à la campagne on sent le passage des saisons et celui de la mort. Au printemps, en automne, les feuilles tombent et la cloche de l’église sonne plus souvent, qui scande les départs. Elle a refusé le quotidien de Paris pour ne garder, de la ville, que les lumières de la nuit. À seize ans, elle quitte le pensionnat des Loges pour intégrer un lycée à Paris et se voue à la fête, comme on glisse la nuit dans une mer chaude. Les Bains-Douches, le Palace, Privilège, Tango. En cours, elle dort souvent sur son pupitre. Mais cette voie-là, pourtant, ne sera pas néfaste. Un soir, avec des amis, faisant à pied le chemin qui conduisait des Bains Douches au Palace ou de Privilège au Tango, elle vit s’arrêter une voiture à son niveau. Un jeune homme qui s’appelait Thierry Ardisson l’invitait à boire un verre.
Comment la définir ? Une créatrice d’univers, d’ambiances. Branchée sur les reprises de chansons très connues. Voix graciles, glacées. Couleurs pastel, fauteuils en skaï et tables en formica. Années soixante. Aéroports, bars et cocktails.
Chez Naïve, elle a créé des collections : Paris dernière et Mania. Elle a conçu et réalisé l’univers musical du Crillon, du Kong, du Fouquet’s, de Louis Vuitton. Toujours en déclinant le même concept : des reprises de standards qu’elle glane au fil d’internet, dans les bacs des disquaires ou grâce à son réseau de copains, amies et cousines. Ainsi reliée aux quatre coins de la planète, elle œuvre sans répit de son petit domaine normand. Il faut dire qu’elle a le don de créer des familles. Des collections et des familles.
En fait, c’est une collectionneuse. Avant de décliner sa jolie manie en collections de disques, eux-mêmes, collections de reprises, elle a collectionné les expressions comprenant des noms d’animaux. ‘ Il fait un froid de canard et il pleut comme vache qui pisse’. Et de deux. Tout le monde s’y est mis, ses parents, ses enfants, ses voisins, ses cousins, ses cousines. Elle en a fait un livre qui s’appelle déjà Animots et qui, pour l’heure, attend sagement d’être illustré. Encore faut-il que les reprises décalées des grands standards du monde entier, ses chats, son cheval et ses trois chiens, Belle, Superchien et MP3, lui en laissent le temps.
Quand je lui demande quel est son secret, si pour construire elle s’est appuyée sur une philosophie particulière. Elle me répond, sans hésiter, que tout cela qui l’accapare, tout en étant indispensable, n’a au fond aucune importance. Cela viendrait à faire défaut que personne n’en mourrait. L’essentiel est ailleurs, ici, avec ses enfants."
Yasmine Khlat
« Paris Dernière », émission phare de la chaîne du cable Paris Première, a inventé la psycho TV : on ne regarde plus un animateur à la télé, on voit ce qu’il voit. A émission différente, il fallait une musique autre. Pour clipper les traversées de Paris en accéléré numérique qui rythment les rencontres, interviews ou bavardages, Béatrice Ardisson a choisi d’utiliser sa collection de reprises décalées des plus grands tubes. Il n’y a en effet aucune raison pour que les bonnes mélodies ne servent qu’une fois ! Encore faut-il que leurs reprises apportent une véritable ré-interprétation dans le rythme, le chant, l’arrangement, bref le style… Ce travail d’illustration sonore sur Paris Dernière existe maintenant sur 3 CD ! Les livrets sont écrits par le plus érudit des rock-critics, Yves Bigot, et les illustrations sont de la plus tendance des graphistes, Florence Deygas.
Thierry Ardisson

