
Dans les compositions de Liquid Architecture il y a comme des moments et des fulgurances qui font écho aux années passées, mais contiennent aussi, essentiellement, un regard porté vers un avenir toujours en friche, à inventer en permanence. Trois morceaux impeccables de l’album en forment une parfaite illustration : Not For Hire, Revolution is Over, Kiss Your Future. Voilà une triplette qui reprend des thèmes étroitement associés au rock, mais se débrouille pour les malaxer finement à l’aide d’une esthétique issue de la musique électronique, résolument futuriste et imprévisible. Plus loin, Rose c’est la vie cite Marcel Duchamp tandis que Lost and Found se révèle comme une vignette ardemment punk, un peu hardcore et que What Glory dévoile des penchants disco légèrement déviants. Surtout, tout comme l’avaient fait Silver Apples, Kraftwerk, Depeche Mode, Garbage, Miss Kittin & The Hacker, Outhud ou encore Jackson, Liquid Architecture s’invente un vrai monde de synthèse, à l’aide des machines les plus modernes de l’époque. Un monde dans lequel le groupe intègre quelques autres artistes, venus apporter chacun un savoir-faire minutieux : Alex kid a aidé au mixage du morceau Not For Hire, Bruno Peinado, Jan Fabre, Fabien Verschaere ou Kader Attia leur ont inventé des scénographies, Pascal Rambert a utilisé leur musique pour illustrer un court-métrage, etc. Car, même si Audrey et Jérôme créent la musique de Liquid Architecture chez eux, devant un ordinateur qu’ils utilisent pour élaborer boucles, séquences, rythmes, filtres, etc., ils n’imaginent pas pour autant leur musique comme confinée à leur seul studio : ils la voudraient la plus ouverte possible, notamment en concert où ils aiment à s’entourer d’autres musiciens, pris dans une mise en scène complexe, débordant toujours d’une énergie rock et vitale. Leur musique et leur duo s’apparentent ainsi avant tout à une sorte de plateforme entièrement décomplexée et décloisonnée, gourmande des influences les plus hétérodoxes, des références les plus drôles et les plus acrobatiques aussi. Une plateforme d’où surgissent surtout des morceaux qui agrippent la gorge, étreignent l’esprit et s’imposent à la mémoire et au souvenir ; des ritournelles parfois nonchalantes, souvent brutales, menées par les voix d’airain du duo, qui s’imposent instinctivement comme des petites perles obsessionnelles. Des perles qui disent toujours la même chose : au-delà des frontières ou des genres, Liquid Architecture, duo aux airs punk, est surtout un vrai groupe de pop !
Il faut parfois écouter la musique comme une histoire et celle de Liquid Architecture est bien singulière. Duo plutôt que groupe, espace des possibles plutôt que champ cloisonné, cette jeune formation parisienne est née d’une rencontre, celle d’Audrey Mascina et Jérôme Sans. Une rencontre qui ressemble aussi à la collision fertile entre deux générations : dix ans séparent les deux musiciens.
L’histoire de Liquid Architecture débute comme celle d’un duo habité par l’envie insatiable de ressusciter quelques vieux fantômes musicaux : lorsqu’on les rencontre, Audrey et Jérôme parlent ainsi d’emblée de quelques idoles comme les Doors, qui demeurent pour eux de virulents fantasmes surgis d’une autre époque, mais toujours essentiels, étrangement contemporains. Le projet musical de Liquid Architecture semble ainsi entièrement habité par d’autres époques, d’autres lieux et leur musique fait du coup irrémédiablement songer à des moments de l’histoire du rock, durant lesquels la musique était un peu plus naïve, les musiciens un peu plus crédules et innocents, prêts à toutes les extravagances, histoire d’adopter les meilleures poses.
Avec son nom qui n’est pas évoquer les utopies sixties d’Archigram (un groupe d’architectes avant-gardistes), Liquid Architecture se révèle donc d’abord comme une sorte de porte ouverte vers les années soixante et les idéaux d’une époque, qui ne cherchait pas à cloisonner mais bien plutôt à tenter toutes les hybridations et les mélanges. Le duo, on le sent bien à l’écoute de son premier album, rêve essentiellement à des guitares, à des batteries renégates et sauvages, comme celles qui dominent les disques mythiques du MC5, des Stooges, du Velvet Underground.
Du MC5, Liquid Architecture a d’ailleurs bien retenu, même sans doute inconsciemment, les leçons de sauvagerie révolutionnaire et la manière d’allier rock et protestation urbaine, violence musicale et intransigeance politique. Le MC5 leur a aussi sans doute appris à faire sonner le mot « révolution » comme s’il s’agissait d’un riff de guitare puissamment saturé et tout aussi empli de violence tendue qu’une section rythmique de free jazz. Et du Velvet Underground (et son mentor Andy Warhol), Liquid Architecture semble avoir essentiellement capté quelques leçons d’élégance dépouillée à l’extrême, ne retenant de la musique que son essence la plus brute, mais aménagée de la manière la plus raffinée possible.

