Cet album a failli s’appeler Paz, tout simplement. Paz comme " paix ", en espagnol. Paz comme Raul, car c’est son vrai nom. Quand on possède un tel patronyme, en forme d’étendard, il serait dommage de ne pas s’en servir. Mais Raul Paz est en train de révolutionner, piano ma sano, la musique cubaine. Donc ce disque, son troisième opus officiel, s’appelle Révolution. Ou plutôt Revolución, à l’espagnole, avec un " c ". Disons qu’il s’appelle à la fois Paz et Revolución. Paix et Révolution, tout un programme. Revolución est le titre de l’une de ses douze nouvelles chansons. À propos, Raul, pourquoi Revolución ? " Parce que c’est sans doute le mot que j’ai le plus entendu depuis que je suis né, partout, tout le temps " répond Raul avec ce sourire ravageur qui fait craquer les filles. Revolución creuse le sillon ouvert avec Mulata. Raul Paz a enregistré ce nouveau disque à La Havane, en novembre dernier, dans les studios Egrem, là où sont nés la plupart des petits chefs d’œuvre de la musique cubaine, notamment ceux du Buena Vista Social Club. " J’adore ces studios, dit Raul, en décrivant le vieux piano délabré qui trône là-bas. Ils ont une réverbération qu’on ne trouve nulle part ailleurs, un son " années 50 " qui n’a jamais été égalé depuis ". Attention : s’il revendique fièrement ses racines, toutes ces musiques qui ont fait la gloire de Cuba, - mambo, boléro, montuno, guajira, cha-cha-cha etc. -, le " french cubano " ne donne pas dans la nostalgie, ni dans le folklore. Il fait la musique cubaine du XXI e siècle. Revolución a été mixé à Paris, avec Danya Vodovoz, pianiste classique russe converti à l’électronique, l’homme qui était déjà aux manettes de Mulata, puis masterisé chez Sterling Sound à New York. D’une tonalité plus pop que le précédent, ce troisième album de Raul Paz contient quelques titres qui devraient rapidement casser la baraque : Revolución, Buena suerte,Soledad, Mujeres sont de ces mélodies qui vous entrent dans la tête pour ne plus jamais en sortir. La richesse rythmique fait le reste. Quant aux paroles, ce sont de petits joyaux à lire –ou plutôt à écouter - au deuxième ou au troisième degré. " Mes chansons disent toujours plusieurs choses à la fois ", dit Raul, adepte du " real maravilloso ", ce " réel merveilleux " qui fait la gloire de la littérature latino-américaine. Mais nul besoin de comprendre l’espagnol pour apprécier les textes. On s’en aperçoit pendant les concerts, où ses fans, de plus en plus nombreux, reprennent en chœur des refrains qu’ils chantent, pour la plupart, phonétiquement. " Sur scène, je suis chez moi ", dit Raul Paz, qui dégage en concert une énergie, une rage et une passion peu communes. Ce n’est pas pour rien si Alfredo Arias lui a confié un des rôles-titres de Mambo Mystico, sa nouvelle comédie musicale crée ce printemps à Chaillot. Il faut voir Raul en direct live. Là, Raul " Paix " part en guerre. Et tout le monde rend les armes.
Nous avons grandi confinés dans une station de radio, Raúl, ne le nie pas.De longues nuits passées à tromper l’ennui, des journées entières à recréer le souvenir par des chansons. A Cuba, le temps n’est pas d’or et l’île se berce au son de sa musique. Nous avons vécu ce passage rapide de Marx à la psychanalyse à l’école des beaux-arts. Aux paroles les plus profondes se substituaient les harangues ou les thérapies destinées à résister au frénétisme d’une créativité collective.
Le microphone, le label RCA Victor, la console et les bandes (Nagra, Orwo), les repas avalés en quatrième vitesse histoire de se sustenter, le sucre grouillant de fourmis dans le café, unique drogue pour rester éveillé.
Nous faisions l’amour entre deux vinyles longue durée, sur d’antiques fauteuils poussiéreux. Nous nous couchions en chantant les hymnes de carnaval de nos aïeuls qui résonnent encore et encore dans une fête invisible.
Nous émettions de notre phare sur une île à la merci des intempéries, protégée par tous les saints. Du haut de cette structure phallique qui tentait de nous capturer dans son étrange faisceau, nous transmettions des signaux sonores depuis La Havane, Cuba. Vous nous écoutez ? Radio Reloj, Radio Tiempo, Radio Rebelde, Radio Progreso. Radio Ciudad del Mar…
Raúl nous dit :
« Nous allons nous mettre d’accord ».
Interdite la musique en anglais, les Beatles étaient ici des agents de ScotlandYard. Tout cela est du passé et un Lennon exténué s’assoit dans un parc pour nous écouter. « Mais pas toi ».
« Parce que je veux t’offrir le meilleur moment… à l’heure du recommencement » :
La nouvelle et l’ancienne trova, les divas espagnoles et la pop des pays de l’Est. Nino Bravo, Mina, tout un culte voué aux sonorités brésiliennes, les chanteurs et compositeurs authentiques te suffisaient pour transcender ces différences qui reflétaient la difficulté de vivre « le dos tourné au reste du monde ». Le meilleur rock argentin post dictature, la découverte de Bob Marley dans une Caraïbe cultivée désireuse de redéfinir ses influences. « Pousse, et la porte s’ouvrira ».
« Peut-être en a-t-il été ainsi,
je ne sais pas.
Et si c’est le cas, ce n’est qu’une douce fin.
L’esquisse d’un possible.
Et ça te paraît mal, et tu souffres à nouveau
Cette fin pourrait être ce qui peut t’arriver de mieux.
Parce que rien n’est vrai
Parce que rien n’est vrai ».
Suite aux innombrables listes d’interdictions, nous nous sommes identifiés à la génération née en 60-70,. Nous échangions les disques défendus et écoutions tant bien que mal les radios du Nord. Nous traduisions les chansons des Bee Gees et, le moral au beau fixe, nous les faisions nôtres sans autorisation. Nous vivions entre Cartas Amarillas, Papeles, papeles son, Cuba Va, Ausencia quiere decir olvido, No me grites… Ojala et autres chansons néoréalistes.
Aux informations cubaines, la récolte de sucre de 70, avec son impossible objectif de 10 millions d’arrobes de canne à sucre dont parlaient « Los Van Van », a été plus médiatisée que les premiers pas de l’homme sur la lune. La musique des actualités latino-américaines diffusées au cinéma rythme aussi ta vie.
Tout ce dont je parle est ton tempo, ta cadence, le KO qui se répète dans ma tête quand je t’écoute me mettre en garde avec les gros titres : « (…) de ce carnaval ».
« Ne me demande plus combien de temps cela peut durer »
« Il existe une Havane qui est prête et une autre qui se méfie »
« Parce que j’aime flâner dans les rues de La Havane »
« Ma solitude s’efface, la ville change, et tu ne pars pas »
Il en est sorti beaucoup de cette radio inénarrable. Il se peut que notre sang s’écoule par la blessure de la fuite, mais le retour est pour nous l’unique moyen de poser l’aiguille sur la face B du disque, de tout reprendre à zéro pour mettre le son de l’île au goût du jour et, au son d’accords harmonieux, toucher le ciel du doigt depuis notre grand morceau de terre.
« La mode passe », comme passe le son du synthé des années 70 dont du parles, Raúl, ce qu’on nous a interdit hier est aujourd’hui de rigueur. « Un lieu où comprendre comment se gagne un cœur ».
J’écoute depuis cette même radio où, cachés sous le piano et bardés de questions idéologiques, nous préparions ton évasion vers un Paris de « papier mâché ». A la grande époque de l’Orquesta Aragón, nous bidouillions le « Wawa » et le DX-7 pour imiter TalkingHeads, alors que David Byrne s’inspirait des cubains d’Irakere ou Afrocuba, qui sait.
Sommes nous décadents ou vintage ? Sommes-nous des pièces de musée ou dignes d’être cités ? Ton duo inspiré avec Camille évoque une Celia Cruz démente, reine d’un éternel Carnaval.
C’est le moment, saute. La radio ne ferme jamais, je vais donner l’heure au micro de toujours et alors...
Tu sais maintenant comment nous allons et avec ce disque tu emportes en fraude avec toi notre station de radio, notre île, et tout le passé qui perdure dans ta voix inoubliable.
Ce CD distille : Rhum nouveau vieilli dans un antique tonneau.
Le symbolisme en est clair :
69 : Tête-bêche. Double domino. Autosatisfaction de deux pièces blanches et noires.
Sexo (Sexe) : Tempo torride et universel de la musique cubaine.
Verso (Vers) : Façon de te dire ce que je ressens alors que je ne devrais pas.
Resaca (Gueule de bois) : Etat supérieur au petit matin : La vie commence Havanization.
Les titres sont parlants :
Pasan (Ils passent) : Ils glissent et se faufilent, tels des chars de carnaval qui pourraient revenir, mais aujourd’hui ne font que passer.
Tal como fue (C’était comme ça) : Les choses racontées selon notre interprétation de la vérité. Notre point de vue, ce qui n’est pas pareil.
Carnaval : Notre vie entre rhum et épopées, musique et bals, serpentins et adieux, mauvais souvenirs et structures sur roues, de celles que salue l’étoile et que le peuple salue : délirant, se déversant dans les rues.
Mejor (Mieux) : Le contraire du pire, ce qui peut nous soulager, supérieur et ou excellent, tranquillisant.
Tengo (J’ai) : Prière initiale du poète Nicolás Guillen, appropriation légale, passage du nous au moi.
Gente (Gens) : Masse qui vit entre l’agitation et le bruit. Cumul de caractères et de races. Visages de ceux qui défilent sur la place ou qui ne furent jamais, ceux qui écoutent ta musique, ceux qui l’ignorent et la voient depuis un « autre monde », ceux qui l’ont en eux, cheminant à tes côtés dans la rue.
Aire (Air) : Courant pour la respiration entre les masses auxquelles s’adressent les chanteurs et les politiciens. Airs de liberté et airs de supériorité. Souffle et brise qui me décoiffe quand je te regarde.
Cariño (tendresse) : Attachement, affection qui vient de loin. Ce qui me ramène inévitablement à l’île.
Ponernos de acuerdo (nous mettre d’accord) : Alliance ou accord indéchiffrable que nous, Cubains, devons conclure à court terme.
Je reste enfermée dans ma radio, d’autres sont partis et je les remplace. Je tue le temps en parlant à ton fantôme. Certains soirs je m’évade sur ta carte du monde. Je regarde ta photo en noir et blanc dans « Hello Hemingway », ce film où nous avons joué, que nous avons vécu, et j’entends ta voix. Combien de matins ai-je allumé un cierge pour qu’elle s’élève à nouveau au sein d’un chœur stupéfait. Ta voix est unique, la ville semble parler par ta musique et nul ne peut arrêter ce déchaînement. C’est une vague, le feu, le sel, un gémissement, un choc, la pluie sur le toit, la tempête de sable à Santa Maria.
Tu le sais, et tu le clames : la fête est finie, il reste l’odeur aigre de la bière, les serpentins abandonnés dans les rues, les cornets et les masques de carton au milieu du port. Les voix avinées se mêlent au son des bateaux qui accueillent l’aube.
Ton Bola de Nieve et ton Beny Moré sortent du bar « Dos hermanos » dans des directions opposées. Les petits cafés de rues ouvrent leurs portes. Radio Reloj signale au soleil qu’il est l’heure de se lever. Nous ne sommes pas morts, nous nous apprêtons à émerger à nouveau de l’obscurité. C’est : « L’heure violette ».
« La lumière, brother, la lumière. ». « Que la lumière, le courage et la chance soient avec toi. » « Où iras-tu, où irai-je ».
Tout peut s’arrêter en toi sauf l’art de la Havanization.
Tout a pu se pétrifier ou être remisé ici, sauf ton Havanization qui se pare aussi des accents de :
Karel Goth, Alla Pugachova,BisserKirov, Eva Pilarova, Silvio et Pablo, Stevie Wonder, Bob Dylan. Les premières grandes voix du Casino de la Playa qui n’ont pas vu se réaliser le rêve du « Buena Vista Social Club », la couleur de ta voix posée sur « Compay Primero » : Lorenzo Hierrezuelo. « Je me souviens uniquement de ce qui me plaît » ”… « Ce carnaval ».
« Et cheminant au petit matin, je réaliserai que je ne te reverrai plus ».
Embrasse-moi et emporte au loin ce disque, ce bouclier que tu tiens à la main. « Et si nous nous promettions des choses qui pourraient arriver ». « Et si nous nous regardions comme si c’était normal ». « J’aime le son du rire quand il éclate ».
Les moteurs des locomotives vrombissent, les portes d’usines gémissent à fendre l’âme. « Bonne chance ». Toute ta génération voyage avec toi dans le doux silence qui va de chanson en chanson, alors que se termine le Carnaval de rire, ces « larmes noires ». Nous savons que rien n’est fini, car tu arrives : Havanization now.