La production de "Havanization"par Sébastien Martel
1 mois aura suffit à tout mettre en place, entre le coup de fil enrôleur et la première session studio, juste 1 mois, et une brève entrevue.
J’y ai vu un garçon tranquillement déterminé et ouvert, une fidèle équipe de production bien à ses côtes ; j’y ai entendu des chansons maquettes à la ligne très claire : cuivres, soul, rythm & blues. Le ton est donné, tous d’accord pour s’engouffrer dans cette voie.
La confiance de Raul et naïve à mon égard m’ont propulsé à préparer diligemment cette mission, structurer, texturer, habiller ces précieux titres en compagnie de musiciens naturellement tout désignés : une vraie paire basse/batterie, Benmo et Dakou (longue expérience chez Spleen) et Pity Cabrera, de cette lignée académique des grands pianistes virtuoses cubains, sainement curieux de s’exiler sur d’autres modes.
Pas de tergiversation non plus pour recréer notre Memphis/La Habana à nous : allons tout droit au Magnetica Studio de Ménilmontant, génial fourbi vintage/hi-tech du producteur Marlon B (-M-, Java , Hughes Coltman ...), spécialiste de ce genre de croisement .
Faire face au timing devenait possible avec un tel équipage, et cette débauche de bonne volonté fit mouche au premier jour des sessions : 3 instrumentaux en boite et c’est selon cette cadence infernale que s'enchainèrent des titres à la forme évidente ("Mejor", "Carino"), de bons imprévus spontanés ("Pasan", "Carnaval", "Aire") et d'autres plus nébuleux ("Habana", "Tengo"), nécessitant multiples réorientations, jamais vaines, l’échec devenant rebond et pimentant salutairement notre immersion .
Ces 10 journées folles ont fondu sur nous avec fulgurance et passion, en réaction à la magie triomphante de voir le squelette de l’album se mettre sur pied.
Vient cette période excitante des finalisations, des prises de voix d’abord, donner de l’âme aux chansons et en voici un qui excelle dans cet art : Raul est de cette race de chanteur, serein, décomplexé, ultra-disponible.
Aussi, il tenait à insuffler au disque une touche de son authentique Habana. C’est donc là-bas au légendaire studio de l’EGREM qu’on y fit cuivres, percussions, avec de brillants et jeunes musiciens locaux, d’autres voix de Raul bien campé dans son environnement natal, et de ravissants chœurs en la personne de Danai, jeune recrue providentielle.
Puis retour dans la neige parisienne, pour justement une autre séance de chœurs détonante avec Camille, gospelisant ainsi aux alentours de Noel l’euphorisant morceau "Carnaval ".
L'heure de Marlon avait sonné, c'est lui qui allait prendre les commandes, encore tout bouillonnant de ses prises de sons, éditions, colorations, programmations, pour l’achèvement, le mixage, où il opère traditionnellement seul, par souci de minutie, nous distribuant à tous, (bien éclatés géographiquement, Raul reparti à la Havane et moi en tournée), chaque soir, de la matière à commenter dans la foulée, qu’il fige le lendemain matin.
Ouf j’ai envie de dire, "Havanization" est enfin entre vos mains et nous n’avons pas encore pris le temps de fêter cela.
Seb Martel
Nous avons grandi confinés dans une station de radio, Raúl, ne le nie pas.De longues nuits passées à tromper l’ennui, des journées entières à recréer le souvenir par des chansons. A Cuba, le temps n’est pas d’or et l’île se berce au son de sa musique. Nous avons vécu ce passage rapide de Marx à la psychanalyse à l’école des beaux-arts. Aux paroles les plus profondes se substituaient les harangues ou les thérapies destinées à résister au frénétisme d’une créativité collective.
Le microphone, le label RCA Victor, la console et les bandes (Nagra, Orwo), les repas avalés en quatrième vitesse histoire de se sustenter, le sucre grouillant de fourmis dans le café, unique drogue pour rester éveillé.
Nous faisions l’amour entre deux vinyles longue durée, sur d’antiques fauteuils poussiéreux. Nous nous couchions en chantant les hymnes de carnaval de nos aïeuls qui résonnent encore et encore dans une fête invisible.
Nous émettions de notre phare sur une île à la merci des intempéries, protégée par tous les saints. Du haut de cette structure phallique qui tentait de nous capturer dans son étrange faisceau, nous transmettions des signaux sonores depuis La Havane, Cuba. Vous nous écoutez ? Radio Reloj, Radio Tiempo, Radio Rebelde, Radio Progreso. Radio Ciudad del Mar…
Raúl nous dit :
« Nous allons nous mettre d’accord ».
Interdite la musique en anglais, les Beatles étaient ici des agents de ScotlandYard. Tout cela est du passé et un Lennon exténué s’assoit dans un parc pour nous écouter. « Mais pas toi ».
« Parce que je veux t’offrir le meilleur moment… à l’heure du recommencement » :
La nouvelle et l’ancienne trova, les divas espagnoles et la pop des pays de l’Est. Nino Bravo, Mina, tout un culte voué aux sonorités brésiliennes, les chanteurs et compositeurs authentiques te suffisaient pour transcender ces différences qui reflétaient la difficulté de vivre « le dos tourné au reste du monde ». Le meilleur rock argentin post dictature, la découverte de Bob Marley dans une Caraïbe cultivée désireuse de redéfinir ses influences. « Pousse, et la porte s’ouvrira ».
« Peut-être en a-t-il été ainsi,
je ne sais pas.
Et si c’est le cas, ce n’est qu’une douce fin.
L’esquisse d’un possible.
Et ça te paraît mal, et tu souffres à nouveau
Cette fin pourrait être ce qui peut t’arriver de mieux.
Parce que rien n’est vrai
Parce que rien n’est vrai ».
Suite aux innombrables listes d’interdictions, nous nous sommes identifiés à la génération née en 60-70,. Nous échangions les disques défendus et écoutions tant bien que mal les radios du Nord. Nous traduisions les chansons des Bee Gees et, le moral au beau fixe, nous les faisions nôtres sans autorisation. Nous vivions entre Cartas Amarillas, Papeles, papeles son, Cuba Va, Ausencia quiere decir olvido, No me grites… Ojala et autres chansons néoréalistes.
Aux informations cubaines, la récolte de sucre de 70, avec son impossible objectif de 10 millions d’arrobes de canne à sucre dont parlaient « Los Van Van », a été plus médiatisée que les premiers pas de l’homme sur la lune. La musique des actualités latino-américaines diffusées au cinéma rythme aussi ta vie.
Tout ce dont je parle est ton tempo, ta cadence, le KO qui se répète dans ma tête quand je t’écoute me mettre en garde avec les gros titres : « (…) de ce carnaval ».
« Ne me demande plus combien de temps cela peut durer »
« Il existe une Havane qui est prête et une autre qui se méfie »
« Parce que j’aime flâner dans les rues de La Havane »
« Ma solitude s’efface, la ville change, et tu ne pars pas »
Il en est sorti beaucoup de cette radio inénarrable. Il se peut que notre sang s’écoule par la blessure de la fuite, mais le retour est pour nous l’unique moyen de poser l’aiguille sur la face B du disque, de tout reprendre à zéro pour mettre le son de l’île au goût du jour et, au son d’accords harmonieux, toucher le ciel du doigt depuis notre grand morceau de terre.
« La mode passe », comme passe le son du synthé des années 70 dont du parles, Raúl, ce qu’on nous a interdit hier est aujourd’hui de rigueur. « Un lieu où comprendre comment se gagne un cœur ».
J’écoute depuis cette même radio où, cachés sous le piano et bardés de questions idéologiques, nous préparions ton évasion vers un Paris de « papier mâché ». A la grande époque de l’Orquesta Aragón, nous bidouillions le « Wawa » et le DX-7 pour imiter TalkingHeads, alors que David Byrne s’inspirait des cubains d’Irakere ou Afrocuba, qui sait.
Sommes nous décadents ou vintage ? Sommes-nous des pièces de musée ou dignes d’être cités ? Ton duo inspiré avec Camille évoque une Celia Cruz démente, reine d’un éternel Carnaval.
C’est le moment, saute. La radio ne ferme jamais, je vais donner l’heure au micro de toujours et alors...
Tu sais maintenant comment nous allons et avec ce disque tu emportes en fraude avec toi notre station de radio, notre île, et tout le passé qui perdure dans ta voix inoubliable.
Ce CD distille : Rhum nouveau vieilli dans un antique tonneau.
Le symbolisme en est clair :
69 : Tête-bêche. Double domino. Autosatisfaction de deux pièces blanches et noires.
Sexo (Sexe) : Tempo torride et universel de la musique cubaine.
Verso (Vers) : Façon de te dire ce que je ressens alors que je ne devrais pas.
Resaca (Gueule de bois) : Etat supérieur au petit matin : La vie commence Havanization.
Les titres sont parlants :
Pasan (Ils passent) : Ils glissent et se faufilent, tels des chars de carnaval qui pourraient revenir, mais aujourd’hui ne font que passer.
Tal como fue (C’était comme ça) : Les choses racontées selon notre interprétation de la vérité. Notre point de vue, ce qui n’est pas pareil.
Carnaval : Notre vie entre rhum et épopées, musique et bals, serpentins et adieux, mauvais souvenirs et structures sur roues, de celles que salue l’étoile et que le peuple salue : délirant, se déversant dans les rues.
Mejor (Mieux) : Le contraire du pire, ce qui peut nous soulager, supérieur et ou excellent, tranquillisant.
Tengo (J’ai) : Prière initiale du poète Nicolás Guillen, appropriation légale, passage du nous au moi.
Gente (Gens) : Masse qui vit entre l’agitation et le bruit. Cumul de caractères et de races. Visages de ceux qui défilent sur la place ou qui ne furent jamais, ceux qui écoutent ta musique, ceux qui l’ignorent et la voient depuis un « autre monde », ceux qui l’ont en eux, cheminant à tes côtés dans la rue.
Aire (Air) : Courant pour la respiration entre les masses auxquelles s’adressent les chanteurs et les politiciens. Airs de liberté et airs de supériorité. Souffle et brise qui me décoiffe quand je te regarde.
Cariño (tendresse) : Attachement, affection qui vient de loin. Ce qui me ramène inévitablement à l’île.
Ponernos de acuerdo (nous mettre d’accord) : Alliance ou accord indéchiffrable que nous, Cubains, devons conclure à court terme.
Je reste enfermée dans ma radio, d’autres sont partis et je les remplace. Je tue le temps en parlant à ton fantôme. Certains soirs je m’évade sur ta carte du monde. Je regarde ta photo en noir et blanc dans « Hello Hemingway », ce film où nous avons joué, que nous avons vécu, et j’entends ta voix. Combien de matins ai-je allumé un cierge pour qu’elle s’élève à nouveau au sein d’un chœur stupéfait. Ta voix est unique, la ville semble parler par ta musique et nul ne peut arrêter ce déchaînement. C’est une vague, le feu, le sel, un gémissement, un choc, la pluie sur le toit, la tempête de sable à Santa Maria.
Tu le sais, et tu le clames : la fête est finie, il reste l’odeur aigre de la bière, les serpentins abandonnés dans les rues, les cornets et les masques de carton au milieu du port. Les voix avinées se mêlent au son des bateaux qui accueillent l’aube.
Ton Bola de Nieve et ton Beny Moré sortent du bar « Dos hermanos » dans des directions opposées. Les petits cafés de rues ouvrent leurs portes. Radio Reloj signale au soleil qu’il est l’heure de se lever. Nous ne sommes pas morts, nous nous apprêtons à émerger à nouveau de l’obscurité. C’est : « L’heure violette ».
« La lumière, brother, la lumière. ». « Que la lumière, le courage et la chance soient avec toi. » « Où iras-tu, où irai-je ».
Tout peut s’arrêter en toi sauf l’art de la Havanization.
Tout a pu se pétrifier ou être remisé ici, sauf ton Havanization qui se pare aussi des accents de :
Karel Goth, Alla Pugachova,BisserKirov, Eva Pilarova, Silvio et Pablo, Stevie Wonder, Bob Dylan. Les premières grandes voix du Casino de la Playa qui n’ont pas vu se réaliser le rêve du « Buena Vista Social Club », la couleur de ta voix posée sur « Compay Primero » : Lorenzo Hierrezuelo. « Je me souviens uniquement de ce qui me plaît » ”… « Ce carnaval ».
« Et cheminant au petit matin, je réaliserai que je ne te reverrai plus ».
Embrasse-moi et emporte au loin ce disque, ce bouclier que tu tiens à la main. « Et si nous nous promettions des choses qui pourraient arriver ». « Et si nous nous regardions comme si c’était normal ». « J’aime le son du rire quand il éclate ».
Les moteurs des locomotives vrombissent, les portes d’usines gémissent à fendre l’âme. « Bonne chance ». Toute ta génération voyage avec toi dans le doux silence qui va de chanson en chanson, alors que se termine le Carnaval de rire, ces « larmes noires ». Nous savons que rien n’est fini, car tu arrives : Havanization now.