
Des rythmes urbains au soufisme: La musique fait partie du voyage. Le film est construit comme une transe, une montée vers la scène finale : une transe soufie thérapeutique. Les paroles des chansons sont le prolongement des dialogues. La musique a son cheminement propre. Elle aussi fait la route aux côtés de Zano et Naïma pour revenir vers ses origines traditionnelles. La musique commence dans la peau de Zano. Elle est urbaine, électronique, soutient un rythme tachycardique. Zano l’écoute fort, l’oreille collée à son HP. En Andalousie, elle flirte avec le Flamenco de la Macanita. Les jeunes gitans de la cité des Tres Mil Viviendas déchaînent la Carboneria, lieu mythique de Séville, où les jeunes du monde entier viennent à la fin de la nuit, se saouler au flamenco. C’est au soufisme que le film veut en venir, la musique qui soigne les âmes blessées. Le soufisme: L’Afrique du Nord est une terre de haute spiritualité où le rapport à l’invisible, à l’enchantement du monde et l’existence d’une transcendance sont ancrés dans les convictions et les croyances populaires : l’univers serait peuplé d’esprits qu’il s’agirait d’apprivoiser ou d’apaiser par des offrandes, et des témoignages de respect. On assiste depuis peu à une recrudescence du phénomène des confréries soufies, leurs pratiques n’ont strictement rien à voir avec les tentations islamistes radicales qui leur sont profondément étrangères. La présence de ces confréries en Algérie est surtout dans les banlieues pauvres où elles traitent de nombreuses affections socio-psychanalitiques. La confrérie soufie est à la fois spirituelle et thérapeutique. Elle pratique des rituels de guérison fondés sur l’apaisement des relations entre les entités secrètes et les humains possédés. Parmi ces rituels, le plus spectaculaire est celui de la transe. Transe n’est pas synonyme d’exorcisme d’une possession diabolique. Il s’agit au contraire de créer les conditions d’un approfondissement de sa relation avec le monde invisible, les forces incontrôlables de la nature, le sacré immanent à l’univers. Pendant une transe, l’individu s’échappe de lui-même. Il puise la force de dépasser ses inhibitions, ses peurs, ses frustrations. Dans le film, la transe a été organisée autour d'une véritable cérémonie. Les musiciens de tous horizons ont joué sur un rythme binaire et non pas ternaire, comme c’est le cas dans leur culture musicale. Ce rythme binaire est celui de l’Occident. Il était plus adapté à Zano et Naïma, pour entrer dans la transe. Tony Gatlif
Né le 10 septembre 1948 à Alger, Tony Gatlif quitte l'Algérie, comme beaucoup, au tournant des années 1960. Il découvre le cinéma à l'école : son instituteur avait acheté un projecteur 16mm, inscrit l'école au ciné club Jean Vigo et projetait chaque semaine un film qui servait de matière première aux cours. "On a vu les films de Jean Vigo, de John Ford, de Chaplin… La cinémathèque a déboulé dans mon terrain vague. Voilà ma culture cinématographique". Quand il débarque en France, sans rien en poche, il connaît l'itinéraire chaotique des enfants de la rue – délinquance et maisons de redressement. Sur les Grands Boulevards, dans la journée, il profite des salles de cinémas pour dormir au chaud. Un soir de 1966, il décide d'aller voir son idole, Michel Simon, qui se produisait dans une pièce de René de Obaldia Du vent dans les branches de Sassafras. A la fin du spectacle il se glisse dans sa loge et le comédien lui écrit une recommandation à l'attention de son impresario. Tony Gatlif intègre un cours d'art dramatique. Cinq ans plus tard il est sur la scène du TNP dans une pièce d'Edward Bond mise en scène par Claude Régy. Parallèlement au spectacle, Tony Gatlif écrit son premier scénario inspiré par l'expérience des maisons de redressement, La Rage au poing. En 1975, il passe derrière la caméra avec La tête en ruine, toujours inédit. Trois ans plus tard, il tourne La terre au ventre qui évoque la guerre d'Algérie vécue par une mère pied-noir et ses quatre filles. "A cette époque', se souvient Tony Gatlif, 'j'étais fasciné par l'histoire d'Andreas Baader et j'ai réalisé ce film sur la révolution algérienne en pensant à lui." En 1981, il tourne en Espagne, avec des gitans de Grenade et de Séville, Corre Gitano – lui aussi inédit en France : "Le premier film qui revendique la condition gitane." Mais c'est Les Princes qui révèle Tony Gatlif. Remarqué par la critique, Les Princes est une oeuvre sans pathos sur les gitans sédentarisés en banlieue parisienne. Un film que le réalisateur qualifie de coup de poing. Le film marque également la rencontre du cinéaste avec un homme qui comptera beaucoup pour lui, Gérard Lebovici.
"Il m'avait dit à la fin d'une projection qu'il serait très malheureux si je ne le laissais pas s'occuper du film. Il a fait voir le film à Guy Debord, le père des Situationnistes qui a écrit des slogans du style "Les Princes ne trahissent pas", qu'on a placardés sur les murs de Paris.
Dans la foulée, le producteur lui propose de réaliser un long métrage sur Jacques Mesrine. Projet qui n'intéresse pas le réalisateur. Lebovici lui donne alors carte blanche. Gatlif écrit et réalise Rue du départ, l'histoire d'une fugue, celle d’une adolescente qui cherche dans l'errance l'image de son père. Pleure pas my love se veut une réponse à tous ceux qui reprochent au cinéaste de ne s'intéresser qu'aux marginaux. Suit Gaspard et Robinson, comédie sociale et histoire d'amitié sur fond de chômage. En 1992, Tony Gatlif se lance dans l'aventure de Latcho Drom, véritable hymne à la musique tsigane. Avec une équipe réduite, il part sur les traces des gitans à travers un voyage musical qui l'entraîne du Rajasthan à l'Andalousie en passant par l'Egypte, la Turquie, la Roumanie, la Hongrie et la France pendant toute une année. Le film sera bien accueilli lors de sa projection à Cannes, dans le cadre de la section "Un Certain Regard". C'est encore une rencontre, cette fois avec l'écrivain Jean-Marie G. Le Clezio, qui inspire au cinéaste Mondo, histoire d'un enfant de dix ans, sans famille, qui débarque à Nice. "Mondo est à la fois une perle et un couteau. Un bijou au milieu d'un tas de poignards". En 1997, Gadjo Dilo décrit l'arrivée dans un village tsigane de Roumanie d'un jeune "gadjo" (étranger en langage Rom), à la recherche d'une chanteuse disparue : le film connaît le succès public et critique, en France comme à l'étranger. Un an plus tard, Gatlif reforme le couple de Gadjo Dilo, Romain Duris et Rona Hartner, pour un film libertaire, Je suis né d'une cigogne. Vengo, en 2000, relate la rivalité entre deux familles andalouses et donne l'occasion au réalisateur de diriger pour la première fois à l'écran Antonio Canales, danseur-étoile du flamenco espagnol. Le film rend hommage au flamenco et à l'Andalousie : "pour moi c'est avant tout un hymne à la Méditerranée." Tourné dans l'Est de la France un an plus tard, Swing s'attache à la rencontre de Max, un petit garçon qui veut devenir un grand guitariste "comme Django Reinhardt", et de Swing, un enfant manouche… Retrouvant Romain Duris pour Exils, en 2004, le cinéaste entraîne le spectateur dans un voyage à travers l'Andalousie et le Maghreb, où la musique, personnage à part entière, guide les pas des protagonistes. Le film remporte le Prix de la mise en scène au festival de Cannes. Présenté en clôture du 59ème festival de Cannes, Transylvania est le quinzième long métrage de Tony Gatlif.

