
La musique de Para One est fonctionnelle et fière de l’être mais pas soluble dans la sueur. Les quatorze titres de l’album se doublent presque tous d’un envers sombre et terrible, à la mesure de leur efficacité. Alors oui, il y a mille sentiments à la seconde, trente mille idées par morceau, certaines occupent la scène pendant plusieurs mesures, d’autres s’évanouissent si vite qu’on n’en capte que le sillage. Les machines sont poussées jusqu’à la rupture ; les plugins s’activent en coulisse ou sautent sur le podium comme une armée industrieuse chorégraphiée par Busby Berkeley. Il y a des morceaux à satisfaction immédiate, d’autres à ravissement différé, certaines nappes recouvrent des lames de rasoir, certains pièges se désamorcent en un clin d’oeil, d’autres explosent au moindre effleurement, emportant le bomb squad. Tout sonne absolument nécessaire, tout oscille entre bâclage et raffinement, le subtil est brisé par le grossier, l’intelligent par le bête. Il y a un morceau composé dans le train entre Kobe et Tokyo, un autre entre Reims et Paris. Il y a de la techno nouvelle nouvelle école, du hip hop instrumental type Panzer, du rap à sirène West Coast featuring TTC en mode vendetta. Il y a LIEGE, ou l’electro de Detroit distillée et redistillée jusqu’à l’essence. Il y a six monstres dancefloor calibre Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens — sept. Un des morceaux est fait pour s’écouter à fort volume en marchant dans la ville, bien habillé. Il y a d’un côté Cuizinier qui hurle " 200006, Para One : tout le monde vient habillé et tout le monde part à poil ", et de l’autre le panorama arctique majestueux et hautain de Ski Lesson Blues. On voudra se marier sur MidnightT Swim, perdre sa virginité sur F.U.D.G.E., tuer son voisin sur Musclor, mourir sur Ski Lesson Blues.
Trois frères batteur, guitariste et chanteur pour l’introduire au rock classique type Deep Purple/Pink Floyd, une mère amatrice de piano pour le classique tout court, trois soeurs pour se charger du rap, un cousin pour l’éducation aux musiques synthétiques. Ce sont les étoiles familiales qui les premières ont esquissé, dans le ciel de Para One, les constellations essentielles : Nwa, Public Enemy, De La Soul, Geto Boys, Ministère Amer, Drexciya, Cybotron, Mr Fingers, Dee Lite, Madness, Taxi Girl, Chopin et Pergolèse — et qu’ils aillent se faire foutre, ceux qui trouvent ça poseur.
De débuts précoces dans le rap dit de banlieue, Para One a retenu le sens de la compétition : plus loin, plus vite, plus mordant. Une exigence aussi : ne pas se payer la honte. À l’époque où il produisait pour le groupe monté avec ses amis de la cité voisine, il fallait rivaliser avec la funk de caillera matraquée par le DJ de chauffe. La funk, comme on disait alors, qui préfaçait tous les concerts de rap, à Chambéry comme ailleurs. Epiphanie porte plus que des traces de cet impératif rap immédiat/dance mélodique alpine. Cette demande utilitaire, relayée par l’exemple d’efficience métronomique des premiers Daft Punk, on l’entend dans le brutalisme 4/4 de Turtle Trouble, dans le scintillement microminuté de Piste Bleue, dans le vocoderfunk cliqué de Nobody Cares, dans la machine gymnique tropicale de Def Tea Machine. L’horizon de ces morceaux c’est la boîte, la piste et le moment où les danseurs bougent qu’ils le veuillent ou non, manoeuvrés par les spots, les drogues et le son.
Mais tout ça est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Dans les années 90, Para One découvre la frange technologique du répertoire contemporain, l’eurodance, la techno, la house, via les cassettes exigeantes mixées par son cousin (Saint Remy, d’Initial Cuts). Cette musique l’exalte et le terrifie ; c’est de ce premier heurt dont on entend aujourd’hui rouler l’écho. Detroit, Chicago, c’était d’un côté des leatherqueens armés de casques de moto et de chaînes qui te coursent dans la nuit pour te faire le sourire de la mort et de l’autre la beauté absolue d’un projet redoutable, inhumain, anticatholique, amoral. Le regard fixe du robot qui ne cherche qu’à voir, l’oeil qui fait seulement son travail d’oeil et ne signifie rien. L’homme cherche ; l’algorithme trouve. La chair qui survit à l’épreuve du chrome est une chair résolue, veinée de plexiglas, en excellente santé, puissante et fraîche et surtout pas fébrile...

