
Créé en 1989 par Andy Emler, le MegaOctet, au gré de mues successives, est devenu un des orchestres les plus importants de l’Hexagone, réunissant toujours, à chaque mutation, les meilleurs musiciens du moment.
Jamais sur le terrain musical où on l’attend, cette tribu de talentueux voltigeurs, d’improvisateurs inspirés, cet orchestre homogène et bourré d’énergie, pratique en concert comme sur disque ce que son leader nomme « une musique Européenne vivante de début de siècle »
Enregistré en studio en novembre 2008 (CD) et live au Triton en septembre 2008 (DVD).
L’an passé nous avons fêté le demi-siècle du compositeur, de “l’organisateur de plaisirs“ qu’est Andy Emler. Cela eut lieu en concert à la Coupole de Combs-la-Ville avec le MegaOctet, les Percussions de Strasbourg, Elise Caron et Michel Portal. Un vrai grand moment de musique devant une salle comble et comblée.
En 2009, c’est un autre anniversaire : ce sont les 20 ans de son groupe phare dont vous avez le dernier enregistrement entre les mains. Voire dans les oreilles !
D’où ça vient un MegaOctet, de quel désir ça naît ?
Comme on peut s’en douter, ça vient d’un quintette, dont certains ont encore la nostalgie – nous avons les noms, une formation où ont brillé, Marc Ducret, François Verly, François Chassagnite et Philippe Talet ; après quelques années ce quintette donnera à Andy, l’envie d’aller plus loin, d’étoffer et d’entendre la musique en plus “grand“, alors ajoutons-y une première candidature infructueuse à la direction de l’Orchestre National de Jazz et vous mêlez les voies pour obtenir un MegaOctet qui signe sa naissance publique aux Gémeaux de Sceaux en octobre 1989.
Clair !
Là vous vous dites, un octette suffisait bien, non ? Pourquoi un MegaOctet ?
Andy n’a pas la patience de la mégalomanie, ce n’est décidément pas dans sa culture, ni d’homme ni de musicien, donc... Mais pourquoi alors ?
La réponse est d’une limpidité sans outrage. Parce que neuf musiciens ! Logique, non ?
A ce stade si l’on poursuit l’évidence, on comprend déjà que cet orchestre porte en lui une anomalie qui le singularise d’entrée de jeu.
Pensez, au sein de “ce conservatoire des meilleures pratiques musicales, ce laboratoire des plus belles audaces“ tel que le qualifiera plus tard André Francis, cohabite alors une horde de jeunes solistes libertaires :
Nguyên Lê (guitare), Philippe Sellam (saxophone alto), Simon Spang-Hanssen (saxophones ténor et soprano, flûtes), Michel Massot (tubas et trombone), François Moutin (contrebasse et basse électrique), Tony Rabeson (batterie), François Verly (percussions), Beñat Achiary (voix) et Andy Emler lui-même aux piano, claviers et compositions.
L’anomalie est ainsi également présente dans le vivier aux cultures et influences multiples, venues d’ailleurs et de partout :
Vietnam, Danemark, Belgique, Pays Basque, Madagascar, France pour des musiques jazz, pop, rock, baroque, contemporaine, traditionnelles et autres... selon affinités.
Les deux premiers albums parus chez Label Bleu, le disque éponyme en 1990, puis “Headgames“ en 1992 lavent les oreilles de beaucoup et suscitent déjà le respect de la profession.
L’orchestre est alors un savant métissage électro-éclectique qui rafle la mise à chaque concert un peu partout en France, en Allemagne et en Scandinavie...
A cette lointaine époque où ces musiques instrumentales et désenclavées allaient se frotter aux publics avec des facilités que notre ère actuelle a désappris.
Pourtant c’était 13 personnes sur la route en tournée... Tournée, un mot qui a disparu des usages ici, ou quasi, pour les formations supérieures à cinq musiciens. Fichu présent de la perte !
Jusqu’au Django d’Or en 1992 où le MegaOctet est consacré meilleure formation française de jazz !
Le MegaOctet vit cette entité homogène, dévergondée, tonique et jubilatoire capable de bousculer tous les genres musicaux pour parler aux sens et à l’intelligence de chacun. Comme une signature en liberté où Emler joue à plein son rôle de “tambouilleur“ d’esthétiques, avec cette verve pertinente en composition, cette acuité volubile de metteur en sons et cette fraicheur toujours renouvelée du jeu en commun.
Le compositeur, le temps passant, creuse son Mega sillon de “jeune écrivain“, avec des certitudes ondulatoires aussi puissantes que des doutes en affirmant :
“Les compositeurs écrivent souvent sur commande des musiques orchestrales sans connaître quel ensemble jouera l’œuvre, ce qui m’arrive d’ailleurs régulièrement. Le luxe dans l’aventure du MegaOctet est d’écrire et d’orchestrer pour des personnalités précises, des musiciens que j’aime, et non des interprètes interchangeables. Les envies, les goûts de chaque musicien sont pris en compte, leur propre son, l’alliance des timbres et des phrasés, la couleur sonore d’ensemble, tous ces paramètres entrent dans le plaisir de l’écriture. Et je ne me prive en rien !“
Le MegaOctet, anomalie singulière, comme nous l’avons vu, sera-ce là une constante pour une tangible intranquillité ?
De quoi ?
Reprenons. Après vingt ans d’écrit et d’oral, d’improvisé et d’organisé au sein d’un insubmersible aux genres et aux modes peut-on résolument avancer l’idée d’un style Mega ?
Messieurs les musicologues faites sonner vos analyses, libérez vos soli d’exégèses !
D’ici, nous pourrions avancer qu’en vingt ans, si l’on en croit quelques plumes acérées aux oreilles hardies, il y a une marque, une empreinte, une exigence, mieux un son, voire une éthique du savoir faire pour mieux faire entendre. Différent et ensemble.
Ensemble, des musiciens aux cultures diverses et aux intérêts ouverts à l’autre, l’altérité jouissive, l’autre ce pratiquant de toutes les musiques, celles qu’Emler habite et toutes celles qu’ils inventent en jubilation. Ensemble à “poper“ le rock, à “enjazzer“ le contemporain, à “classiquer“ la tradition et à ouvrir l’auditeur/spectateur aux savantes saveurs de l’écriture classique, à la magie du groove, à l’improvisation jazzique, à l’énergie rock avec l’humour de l’enchanté.
A l’unisson.
Toute l’histoire des ensembles, des formations, des groupes, des combos professionnels ou non, reste une histoire banale de rencontre. Mais d’une rencontre “ailleurs“, une pure connivence, qui fonctionne au quart de tour avec certains et qui les “élève“ vers quelques sommets de grâce musicale. Inatteignable pour beaucoup.
Un jour Andy Summers, le guitariste de Police, conta à Andy, qu’avec ses deux acolytes ils rentraient en studio sans aucun morceau et qu’une semaine plus tard l’album était terminé... De (the) Police et de la grâce en musique, allez savoir ?
A notre époque, en France, proférer un tel oxymoron pourrait valoir outrage à agent et garde à vue, gaffe !
Suite à des mues successives, le MegaOctet est aujourd’hui un orchestre acoustique, hasard objectif des rencontres, encore une fois, et du retour aux fondamentaux du piano. Avec une délectation non feinte pour Andy et son dos... Ceux, pianistes ou non, qui ont eu l’extrême honneur de transporter régulièrement un Fender “Rhodes“ comprendront !
Pour lui, se délecter encore de l’incommensurable bonheur, en vingt années, d’avoir compagnonné avec les meilleurs voltigeurs improvisateurs, qui sont aussi pour beaucoup des compositeurs et leaders de projets.
La bande actuelle du MegaOctet n’échappe pas à cette règle non formulée :
Médéric Collignon et “Jus de Bocse“, Laurent Dehors et “Tous Dehors“, Thomas de Pourquery et “Rigolus“, Philippe Sellam et “No jazz“, François Thuillier et ses divers “Brass groupes“, Claude Tchamitchian et “Lousadzak“, François Verly et son “Quintet“... quant à Eric Echampard, il est l’exceptionnel qui confirme la règle.
Spéciales dédicaces à Philippe Sellam et François Verly fidèles d’entre les fidèles, pour vingt ans de communauté musicale hors-normes !
Nous sommes en 2009, cette aventure artistique, humaine et professionnelle qu’est le MegaOctet, malgré tous les honneurs reçus – ces dernières années : “Emoi 2007“ Jazzman, “Choc 2007“ Jazz Magazine, Prix de l’Académie du Jazz 2007 pour l’album “West in peace“, Victoire du Jazz 2008 “artiste ou formation instrumentale de l’année“ et Django d’Or 2008 “spectacle vivant Spedidam“, sans oublier qu’Andy Emler reçut le Django d’Or 2006 “création Sacem“ – n’en reste pas moins une anomalie sans équivalence, une singularité inclassable d’une vitalité et d’une pertinence exceptionnelles que seul le temps a su bonifier, tels les grands vins !
Et à 20 ans, le MegaOctet est un grand cru !
thierry virolle

