
Par Dominique Abel le réalisateur "Depuis quinze ans je l'aime et l'admire - parfois bien malgré lui car il est aussi insupportable. Il est, plus que personne, l'incarnation du "Je", mais ce "Je" qui s'affirme à chaque instant n'a rien de narcissique (Agujetas n'a pas un seul de ses disques, un seul des articles que l'on a écrit sur lui depuis vingt ans, il n'a d'ailleurs rien de rien). C'est le "Je" anarchiste, le "Je" de l'indépendance la plus farouche et c'est d'ailleurs son credo dans le film: "Je suis un homme libre". Sa rage, son violent sentiment - et désir - d'exclusion, exacerbés par sa fidélité absolue aux valeurs qui sont les siennes et au Cante tel qu'il l'a reçu depuis son enfance, tout cela a quelque chose de prophétique. J'ai eu donc, depuis des années, envie de le filmer, j'imaginais un film qui soit une sorte de mélange entre lyrisme et document: Agujetas est un athlète de son art, avec un sens dramatique intimement lié à sa vie. Je pensais que le cinéma pouvait restituer et même sacraliser cette force d'expression. Mais jusque-là, en dehors d'une participation à une anthologie filmée où il chantait un "Martinete", et à quelques apparitions en télévision, Agujetas n'a jamais voulu être filmé et moins encore chez lui. Je lui suis donc reconnaissante de sa confiance..."
Né à Jerez de la Frontera (province de Cadix), il y a... 40 ans? 60 ans?...qui sait..., Manuel Agujetas est forgeron comme son père Agujetas "el viejo" jusqu'en 1970, date à laquelle il enregistre son premier disque qui connaît un vif succès. Il décide alors de se consacrer au chant car, au-delà du métier de la forge et du nom, il hérite de son père toute l'ancienne tradition du chant de Jerez. On lui décerne le prix national du chant
"Manuel Torre", un des plus importants. Agujetas incarne un retour aux origines du chant, un chant moins technique mais d'une profondeur extraordinaire. On retrouve chez lui la mémoire des vieux styles, la survie de ce qu'il y a de plus naturel dans le cante flamenco, et surtout un puissant et irrésistible désir de communiquer ses causes, ses états d'âme, ses pensées. Depuis des années, il parcourt le monde entier, vit aux Etats-Unis, au Japon, à Paris, et là-bas, chez lui, dans sa casa de campo près de Jerez.

