
Toutes ces musiques ont rythmé des défilés de Christian Lacroix.
Des musiques de paresse caniculaire, de fêtes dans des tenues pas possibles. Pour savourer un bon spleen - on ferme tout, on allume les bougies rouges et la musique à fond - ou pour s’écheveler à poil dans la roulotte. Violonnades, chansons pour écosser les petits pois ou pour écrire une lettre de rupture super déchirante.
Christian Lacroix aime toutes les musiques. Naïves, grinçantes, coconnes, Sacha Guitryesques, techno, tordues, épicées, asthmatiques. Pourvu qu’elles lui donnent l’ivresse.
C’est le Christian Lacroix obsédé par l’idée de va et vient qu’on entend dans ces deux disques. Son goût musical est presque aléatoire, le spectre sonore n’est pas loin du 360°, pirouette incluse. Sans jouer non plus au singe savant : « Je ne suis pas musicien, s’excuse Christian Lacroix ; je fais ça en dilettante, je n’aime pas être spécialiste, sauf en histoire du costume, et encore, ça s’émousse. »
Ce Patchwork toujours à la frange, qui s’en fiche d’être à la mode, a été sélectionné avec Laurent Godard, l’illustrateur sonore de tous ses défilés depuis les débuts, celui qui fit retentir « Ne Vous Mariez Pas Les Filles » sur une robe de mariée.
Loïc Prigent
Ici, le premier disque en fausses ruptures, emboîtement cohérent de réminiscences du sud de Christian Lacroix et de fêtes aux alentours de 1987 à Paris et New York (« Il danse sur le volcan », titrait un hebdo new yorkais).
On croise des Japonais, une comptine grinçante, un fragment de discours révolutionnaire Jean Pierre Léaudien, des bohèmes, Nina Hagen, et Wunder, disque fétiche écouté 10 000 fois et toujours présent « au moins en trois notes » dans chaque bande son de défilé. Il y a la chaleur moite cubaine de Freddy, puis Marianne Faithfull comme un ventilateur, et Los Reyes, première incarnation d’un groupe gitan roi. Une piste fantôme vient faire déraper vers le cirque et les bras qui moulinent.
Le second disque se veut glissade, tapis volant. Un tango, un Perry Blake qui fit frémir un premier rang et pleurer les standings, une valse. Yvonne Printemps toujours au sommet, de l’ailleurs, de la dérive, et forcément, une zarzuela, de l’opérette espagnole pour se quitter avec un bouquet de fleurs multicolores.
D’où est-ce que cette partition si personnelle, vient-elle ? De 15 à 17 ans, le bientôt Couturier partait le samedi soir vers la Chourraskaïa, « boîte fondatrice » à 50 km d’Arles. Sur le parking, « des Rolls blanches et des Solex ». À l’intérieur, des Rothschild et des gitans, Claude Pompidou et Fabrice Emaer. « J’y allais en stop et je carburais au Ricard pur. » C’est là qu’il fait sa culture musicale : « un tiers opéra, un tiers années 30 et un tiers de maquettes d’Hendrix ou des Stones que le DJ arrivait à dégoter grâce à ses contacts. À 5 heures du matin, en mocassins vernis noirs et saharienne à même la peau, on allait à Sainte Marie de la Mer et on se baignait ». C’est sens de l’ivresse (pas forcément au Ricard pur) que poursuit ce disque.
Loïc Prigent
