Beáta Palya
Autres oeuvres
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Adieu les complexes

 « Parmi des papillons noirs, va une fille brune à côté d’un serpent blanc de brouillard… » Ces lignes, pêchées dans le « Cante jondo », me sont revenues le lendemain de son concert. Un poème andalou pour vous parler d’une chanteuse hongroise ? C’est que l’autre nuit, sur ce quai du Danube, Beáta Palya prêtait sa voix généreuse à Federico Garcia Lorca. Assistance suspendue à ses lèvres, silence d’église dans la salle de concert, à quelques pas d’elle, le fidèle Balázs jouait tour à tour du sax, du taragot, une flûte en bois ferré ou un biniou. Inspiré musicien capable d’emporter les anciens chants des plaines hongroises vers les territoires du jazz et de la musique improvisée.

Beáta Palya et la poésie ? Il me faudrait vous parler de son amour absolu, fusionnel même, pour « Psyché », cet extraordinaire recueil de poèmes libertins signé par Sándor Weöres (qui osera enfin traduire ce chef d’œuvre?), mais c’est là une autre histoire, laquelle est devenue un livre-disque fleuve acclamé dans son pays pour sa sensualité et ses audaces musicales.

J’avais rencontré Beáta une première fois suite à sa participation au film « Transylvania » de Tony Gatlif. Le réalisateur avait couru l’Europe centrale et les Balkans avant de la découvrir, sans micro, sans accompagnement, sa voix nue dans un salon de Budapest. C’était elle, il n’en voulait pas d’autre, qui porterait le souffle libertaire, l’âme gitane, qui traverse son dernier film. Je savais Beáta d’origine tsigane, par sa mère. Cinq minutes à l’écouter chanter et une après-midi entière à parler ensemble de Fairuz, de musique persane, de Joni Mitchell et de Sarah Vaughan m’ont fait comprendre que Beáta Palya fuirait ce rôle trop étroit de gitane à voix de velours aussitôt les caméras éteintes.

Son chant remonte à l’enfance, aux travaux des champs avec ses parents, dans une Hongrie aux ciels si larges qu’ils ne peuvent qu’inviter à la rêverie. Dès l’adolescence, la fille brune rejoint des ensembles folk, gagne Budapest pour y enregistrer quelques disques au parfum de sous-bois comme son premier album solo « ágról- ágra » ou l’auto-biographique et rêveur « Álom-álom, kitalálom ». Beáta étudie aussi : les pages de Béla Bartók comme les mystères du chant carnatique. Nous voilà désormais loin des rugosités tsiganes me direz-vous ? Il faut la voir aujourd’hui tenir au fil de sa voix les matous madrés du Boban Markovic Orkestar, la plus cuivrée des fanfares roms, avec laquelle Beáta chante régulièrement. Sa liberté actuelle, c’est aussi de replonger son chant quand l’envie lui prend dans les traditions d’Europe centrale et des Balkans.

Aujourd’hui, Beáta chante en « quintet », clin d’œil au jazz et à une scène hongroise riche en notes bleues. En mélangeant tsiganes et gadjés, juifs et goys, musiciens venus du folk, du jazz et du classique, individualités fortes et talents d’improvisateurs, son groupe s’avère un bon reflet de la curiosité et de l’ouverture musicale de cette chanteuse d’exception passée à la composition. Hormis Beáta, le quintet regroupe le cymbalum de Lukács Miklós, les percussions d’András Dés, la contrebasse de Csaba Novák et les instruments à vent de Balázs Dongó Szokolay.

C’est avec « ses garçons », que Beáta Palya présente ce premier album pour Naïve. Stuart Bruce, qui oeuvra notamment pour Susheela Raman, Paco de Lucia (tiens, encore un Andalou) et Nusrat Fateh Ali Kahn, a aidé musiciens et chanteuse à trouver leur voie singulière. Interprète avertie des anciens thèmes hongrois, moldaves ou séfarades, Beáta Palya écrit aussi ses propres mots, plus intimes et actuels. Ainsi, « Lovas Dal » (la chanson du cheval) trouve sa source dans une ancienne mélopée tsigane : « J’avais trouvé ce beau dialogue entre un cheval et son maître au moment de la bataille. Il m’a transmis des images de cheval galopant dans les champs, d’énergie qui déferle en moi. J’en ai fait une chanson sur l’âge et ses forces nouvelles », explique Beáta. Hymne à l’astre nocturne contant une solitude féminine et rêveuse, « Hold » (La lune) marie les vers de la poétesse hongroise Kriszta Bodis avec un thème musical hérité de la Grèce et de l’Inde que Beáta a composé au tampura.
 
Beáta chante en hongrois bien sûr, mais aussi en anglais, notamment deux reprises de jazz, « Lover Man » et « Sometimes I’m happy », fruits d’une affinité toute particulière avec Sarah Vaughan : « Elle va au-delà des standards pour ne considérer que l’essence même d’une chanson. Et ses inflexions vocales ne sont pas sans me rappeler la musique orientale. « Sometimes I’m happy » est née en studio, accompagnée par une épave de guitare jouée par Stuart Bruce. J’ai changé certains passages du texte : ce que je chante résonne toujours avec ma vie présente. »  Avec l’extraordinaire « Szépszemü szeretöm » (Mon amour aux beaux yeux), la chanteuse transpose sur une ancienne mélodie juive une adaptation hongroise du cantique des cantiques, cet hymne à l’amour le plus pur et le plus sensuel : « l’esprit y est soufi. Je suis humble face à tout ce qui est plus grand que moi, tel le feu ou l’océan… » Elle adopte aussi le français, s’offrant un gourmand clin d’œil vers les classiques Piaf et Trénet que tout bon tireur d’archet tsigane budapestois connaît sur le bout des doigts. N’y voyez pas un alibi pour séduire le public d’ici. Beáta parle parfaitement notre langue pour avoir étudié à Paris… la musique indienne. « C’est aussi une question de proximité, de complicité avec le public. J’ai besoin que l’on me comprenne. Retrouver le français allait dès lors de soi. »
 

L'album
Adieu les complexes
Ref
 WN145120

1
 Hold (Lune)
2
 Hoppá…
3
 Lovas dal (Chanson d…
4
 Szép szemü szeretöm (Mon amant aux beaux yeux)
5
 I'm happy…
6
 Észosztó nagy szájhös (Grande gueule)
7
 Három árva (Trois orphelins)
8
 Áll a kapun
9
 Anyám, anyám (Chanson à ma mère)
10
 Sofia express
11
 Lover Man
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