
Baden Powell, un nom "so british" pour un guitariste "bem Brasil", cherchez l'erreur ! Même pas... C'est son père, grand admirateur du fondateur
(anglais) du scoutisme Baden Powell qui l'a voulu. A Rio, personne ne s'est formalisé de ce qu'un gamin noir des quartiers pauvres portât un prénom "visage pâle" si incongru. D'ailleurs, pour les amoureux planétaires de la musique (et pas seulement de la bossa nova), Baden, c'est avant tout "la" guitare do Brasil, en témoignent plus de cinquante albums à son nom, sur quatre bonnes décennies...
On devrait dire... c'était, Baden nous a quitté à l'orée du nouveau millénaire, en avril 2000. Mais Baden ne s'accorde pas au passé, d'ailleurs sa guitare résonne -justement- d'accords neufs avec "Baden plays Vinicius", le dernier disque enregistré en studio avant sa mort, un album que pourtant on n'ose qualifier de posthume, ce serait réducteur.
Baden Powell, frêle créateur au visage mangé par d'immenses lunettes, donnait parfois l'impression de se cacher derrière sa guitare. Elle parlait pour lui, il vivait pour elle. Et elle a vraiment trouvé sa voie dans cette rencontre avec Vinicius de Moraes, poète, diplomate, bambochard et décorateur d'intérieur de la bossa nova. "Le blanc le plus noir du Brésil", comme il se qualifiait lui-même a trouvé en le jeune Baden, son cadet, un partenaire pour remonter le fil des racines du Brésil, la preuve, ces "Afro Sambas" composées ensemble, un monde en soi dans l'univers parfois beautiful people et lisse de la bossa nova. D'ailleurs, Baden, en lisière de la famille bossa, faisait quasiment bande à part. Il ne venait pas des beaux quartiers, Ipanema, Copacabana, lui...
Le sieur Powell a bourlingué solo : à l'heure où la bossa partait à la conquête de l'autre Amérique via le Carnegie Hall de New York, il se retrouvait à Paris, direct ou presque à l'Olympia, en première partie de... Jacques Brel (1964) grâce à son pote Pierre "cha-ba-da-ba-da" Barouh. Dans ces années 60 puis 70, on doit à Baden une brassée d'albums français, dont "Le monde musical de Baden Powell", quasiment disque d'or ici. Mais il ne manquait jamais de se ressourcer sur sa terre. A chaque fois, c'était comme un neo-patrimoine qui s'enrichissait de nouvelles créations, toujours avec Vinicius de Moraes, du moins jusqu'à la mort de celui-ci, en 80.
Paris, mais aussi -et c'est phonétiquement un comble !- Baden Baden, dans la Forêt Noire allemande : l'Europe a adopté le petit homme et sa guitare, mais c'est au Brésil qu'il est revenu vivre la dernière décennie de sa vie. Souvent renfermé, voire perdu dans ce monde, mais magnétique de vibrations dès que la guitare l'appelait...
Qui mieux qu'Armando Pittigliani pouvait le motiver pour un nouveau projet ? Oui, l'homme qui avait, en 1959, produit "Apresentando Baden Powell e seù violão", son tout premier album ? Armando, directeur artistique 38 ans durant chez Universal (successivement Fontana, Philips, Phonogram, PolyGram !) a produit des dizaines d'artistes, tels Sergio Mendes, Elis Regina, Jorge Ben (Jor), Nara Leão, Carlos Lyra, Joyce, Jackson do Pandeiro, Jair Rodrigues, le Tamba Trio. A lui tout seul un bon tiers des sorties à la grande époque bossa nova ! Avec une passion toute particulière pour Baden. Ensemble, ils ont choisi huit perles instrumentales dûes au duo Baden & Vinicius. Chacune d'elles sera familière aux oreilles même profanes. Avec une mention particulière pour la "Samba da benção", connue ici dans la version française adaptée et chantée par Pierre Barouh sous le titre de "Samba Saravah", une vraie oraison aux dieux, vivants ou pas, de la musique brésilienne. "Baden plays Vinicius" est un opus cristallin, d'ailleurs Baden Powell a reconnu n'avoir jamais entendu un son de guitare si clair. Armando Pittigliani gardait précieusement les bandes de cette session du 13 avril 2000. C'est un duo sans mots mais sur le fil des cordes qu'il nous exhume, une bénédiction. Saravah !

