
Aline de Lima a donné son premier concert dans le 17è arrondissement de Paris, puis elle a mangé du couscous avec ses musiciens. Il y a eu d’autres sets, dans les bars. Puis à la Maroquinerie de Paris, au Festival "Instants du Monde" à Rezé, et la rencontre avec le producteur indépendant français Naïve. C’est un autre Brésilien du Nord, Vinicius Cantuaria, guitariste, chanteur, compositeur, vivant à New York, qui a produit Arrebol. Il y a invité certains de ses amis, dont le guitariste Marc Ribot, figure centrale de l’underground new yorkaise.
Percussions fines, guitares travaillées, cordes soyeuses : tous se sont retrouvés au studio Shinebox, au cœur de New York.
Aline est gâtée. Elle aurait pu être gâchée. Mais l’idée de casser la légèreté de la chanteuse n’a pas effleuré l’homme expert. Elle est ainsi intacte, de Lima de Caxias, parisienne du monde.
Aline n’est pas de Lima, au Pérou, mais de Caxias au Brésil. Elle est pourtant tout aussi indigène qu’un Indien Quetchua. Une indigène de son temps, celui de la circulation globale, de l’Internet et du multilinguisme. Aline de Lima est née en 1978, à la frontière du sertao, le désert intérieur brésilien porteur de tant de mythologies, et de la verte Amazonie, poumon de la planète. Enfant, elle a contemplé les alignements de palmiers buritis, élancés, élégants, profils de chat, fruits abondants, des palmes au ciel. Ce n’est pas rien. Qu’elle ait ensuite appris à parler parfaitement l’anglais, le français et le suédois, qu’elle ait enregistré son premier album à New York, sont des détails en regard de cette géopolitique de la naissance.
Aline de Lima est née dans l’Etat du Maranhao, terre de grande culture populaire, qui fut un temps française – il n’y a pas de hasard, il n’y a que des destins. Bumba meu boi (danses expiatoire du bœuf Apis), quadrilhas (rondes de la Saint-Jean inspirées de la quadrille française), carnavals bons enfants, condomblés vaudous et mystiques : la capitale Sao Luis, surnommée au 19è siècle « l ‘Athènes brésilienne », en face, la mythique Alcantâra. Aline de Lima compose des musiques de variété enracinées dans cette terre.
Elle a eu un père, employé de banque, fan de samba, genre sudiste et national, et une mère, institutrice, fan de Maria Bethânia et Chico Buarque, deux poètes de la MPB (Musica popular brasileira) que la dictature militaire (1964-1982) ne parvint jamais à bâillonner. Aline a un doute sur l’origine de son prénom, ou pour le moins un soupçon : c’est qu’à l’époque, un certain Christophe chantait un drôle de truc, du genre « Et j’ai crié, crié, Aline… », dont un mauvais copieur avait fait une version brésilienne : « Aliné, Aliné », avec l’accent – et Aline (de Lima), enfant, se cachait, toute rouge.
Longtemps, pour Aline de Caxias, la chanson fut un secret. Un désir ardent qu’elle estompait en dessinant. En cachette, Aline chantait. En vrai, la première note de « Bon anniversaire » devant gâteau monté la menait aux pleures. Réfugiée en solitude, la gamine reprenait le cours des comptines : « Atirei o pau no gato, to, to… » (J’ai jeté un bâton au chat, chat, chat ». A cinq ans, Aline défile déguisée en cigale, avec une petite guitare, et ses copines en fourmis. Elle enfouit. Et puis, un jour de 2001, exilée du Maranhao, elle décide sans retour qu’elle sera chanteuse.
Elle a planifié un programme musical personnel, avec mise en musique de poèmes écrits depuis son départ du Brésil – pour Stockholm – en 1998, exercices de chant et apprentissage méthodique de l’histoire et du répertoire de la MPB. Arrangeur, saxophoniste, le Français Frank Chatona veille au grain musical. Aline, la « morena », terme qui met un terme à la question noire brésilienne, la créole donc, est à Paris. Elle écrit Terra, en citant Cançao do Exilio, de Gonçalves Dias, grand représentant de la poésie romantique et indigéniste brésilienne, né près de Caxias en 1823. : « Ma terre a des palmiers où chantent des rouges-gorges/ Les oiseaux qui roucoulent ici, ne roucoulent pas comme là-bas ».
Açai – à prononcer aça-i, avec l’accent tonique sur le i final, c’est fondamental - désigne le fruit d’un palmier amazonien, l’Euterpe oleracea, que les Portugais colonisateurs avaient baptisé açal. Le i détaché en fin de mot est un produit purement créole, brésilien, indigène. D’où son importance. Jeune artiste qui publie son deuxième album, Aline de Lima est déjà une grande professionnelle qui ne laisse rien au hasard, hormis les sentiments. Açai, titre de l’album, est une déclaration sur l’honneur et une profession de foi : « Moi, Aline, fruit du Maranhao (Etat du Nord du Brésil, au bord du bassin amazonien), serait toujours Aline enracinée dans la terre rouge et ocre du pays de braise, même chantant en français ou en suédois, même transportée par l’internet, le téléphone, les tournées… ».
Si la mondialisation lâchait ses diablotins sur Aline de Lima, elle se casserait les dents. Profondément sourcées, ces compositions originales d’une jeune femme née en 1978 dans l’Etat brésilien du Maranhao ont su garder une fraîcheur, un goût de fruits cueillis à l’arbre que seule l’enfance préserve. « Obra-prima do tempo/Seu beijo maduro eu colhi » (J’ai cueilli ton baiser mûr, chef d’œuvre du temps), écrit Aline de Lima en guise de préface à ce voyage au cœur de la sensibilité en douze titres.
Pour dessiner les plans de cette architecture organique – murs de végétaux, blé doré européen et tapis de fougères sud-américains – Aline de Lima s’est rapprochée d’un fameux Japonais, Jun Miyake, qui co-produit l’album . Trompettiste, compositeur, arrangeur, entendu dans les théâtres avec Philippe Découfflé, Bob Wilson ou Pina Baush, féru de musique brésilienne, auteur en 2002 d’un album OVNI, Innocent Bossa in the Mirror, il est aussi l’un des compagnons de route d’Arto Lindsay, le brillant guitariste et rénovateur de la MPB (Musique populaire brésilienne) par ses productions aux côtés de Caetano Veloso ou Marisa Monte.
Tout ce beau monde se retrouve à New-York, et forme une quasi-école de la subtilité avant-gardiste, où figurent également le guitariste Marc Ribot et Vinicius Cantuaria, qui a réalisé Arrebol, le premier disque d’Aline de Lima.
Voici donc notre belle maranhense englobée dans une tribu à l’extrême musicalité. Englobée, mais non engloutie. Parce qu’elle a du caractère, Aline. Un côté frêle, un côté têtue, déterminée, et une passion : les chansons. En écrire, leur offrir des mélodies, en reprendre, de celles qui ont marqué dès l’enfance, comme ce refrain de Mulher Rendera, une chanson composée par Zé do Norte en hommage au bandit de grand chemin défenseur des pauvres, Lampião : « Olê muié rendera/Olê muié rendá/Tu me ensina a fazê renda/Que eu te ensino a namorá », tu m’apprends à broder, je t’apprends à flirter. Joan Baez, égérie des mouvements protestataires américains, avait repris la chanson nordestine (dans Joan Baez 5, 1964). Aline de Lima cite ses sources et tricote, en français, des paroles de douceur pour une brodeuse de bord de mer (Renda Minha/Mulher Rendera). Citation toujours, Horizontes, un poème du Lisboète Fernando de Pessoa, la mer, l’amour, le vague à l’âme… inclus dans un texte d’une nostalgie entre deux eaux comme Aline l’urbaine solitaire sait les écrire, Adeus Solidao (Adieu solitude).
Au Studio Tex Avril de Paris, Jun Miyake a posé des guitares, du piano, du vibraphone, de la kora (Quem Sou) parce que le Brésil et Aline, c’est aussi cette délicate africanité. Il y a Marin-Pêcheur, écrite en français puisque la chanteuse habite Paris depuis l’an 2000, après deux ans passés en Suède (un suédois parfait, Som Om Ingenting Har Hänt, parole de Johan Schütz). « Qu’est-ce que je fais ?/Mon cœur de sirène a plongé/Dans l’illusion/De te ramener dans l’eau salée de ma passion ». C’est limpide. La jeune femme sait écrire, elle sait fabriquer des mélodies qui vont avec.
Aline de Lima a eu un père employé de banque et fan de samba, une mère institutrice fan de Maria Bethania et de Chico Buarque, elle a chanté toutes les comptines des enfants de son âge. Puis, elle s’est mise à dessiner follement en absorbant ces mille musiques, ces mille rythmiques, ces mots indigènes mêlé au portugais académique, des cocktails dont le Brésil a le secret.
Bien sûr, dans cet univers, il y a des figures tutélaires : ici donc, Gilberto Gil, chanteur et ministre de la culture du gouvernement Lula, dont Aline de Lima reprend Ladeira da Preguiça (la rue de la paresse). Car voilà bien l’affaire : travailler plus pour gagner en aisance, être fainéant d’apparence et bosser ses classiques des jours durant. C’est ainsi qu’un autre nordestin, Joao Gilberto, inventa le son de la bossa nova, ce balancement si complexe… Et c’est ainsi qu’Aline de Lima finit un deuxième album où la voix a gardé sa fraîcheur et conquis de nouveaux territoires, verts, amazoniens, humains.
Açaí – à prononcer aça-i, avec l’accent tonique sur le i final, c’est fondamental - désigne le fruit d’un palmier amazonien, l’Euterpe oleracea, que les Portugais colonisateurs avaient baptisé açal. Le i détaché en fin de mot est un produit purement créole, brésilien, indigène. D’où son importance. Jeune artiste qui publie son deuxième album, Aline de Lima est déjà une grande professionnelle qui ne laisse rien au hasard, hormis les sentiments. Açaí, titre de l’album, est une déclaration sur l’honneur et une profession de foi : "Moi, Aline, fruit du Maranhao (Etat du Nord du Brésil, au bord du bassin amazonien), serait toujours Aline enracinée dans la terre rouge et ocre du pays de braise, même chantant en français ou en suédois, même transportée par l’internet, le téléphone, les tournées…".

